Sous-dose-t-on les exercices de nos patients ?
Et si le problème n'était pas l'exercice choisi, mais la dose réellement prescrite ?
Et si le problème n’était pas l’exercice choisi, mais la dose réellement prescrite ?
Trois séries de dix répétitions.
C’est probablement l’une des prescriptions les plus fréquentes en rééducation.
Dix squats. Dix extensions de genou. Dix élévations de mollet.
Trois séries. Une minute de récupération. Et rendez-vous la semaine prochaine.
Sur le papier, tout semble cohérent.
Mais imaginons deux patients réalisant exactement le même exercice.
Le premier termine ses dix répétitions sans difficulté. Il aurait probablement pu en effectuer vingt supplémentaires.
Le second termine sa dixième répétition avec difficulté. Deux répétitions supplémentaires auraient été presque impossibles.
Même exercice. Même nombre de répétitions. Mais certainement pas le même stimulus.
Et si une partie de nos programmes de renforcement ne renforçait finalement pas autant que nous l’imaginons ?
Plusieurs publications scientifiques récentes permettent d’explorer cette question.
Et leurs conclusions méritent qu’on s’y attarde.
Premier indice : le fameux « 3 × 10 » ne garantit absolument rien
En 2025, Gunhamn et collaborateurs publient une revue systématique consacrée aux exercices des extenseurs du genou chez les patients présentant une douleur fémoro-patellaire.
Les auteurs analysent 79 études et 240 exercices.
Squats, extensions de genou, straight leg raise…
Mais un élément attire particulièrement leur attention.
Le schéma de prescription le plus fréquent est de trois séries de dix répétitions, souvent au poids du corps.
Les charges, les amplitudes et les modalités de progression sont par ailleurs fréquemment insuffisamment renseignées.
Autrement dit, des interventions présentées comme du renforcement musculaire utilisent parfois des modalités assez éloignées de celles habituellement recherchées pour développer la force.
Attention.
Cela ne signifie pas que trois séries de dix répétitions sont inefficaces.
Cela signifie simplement qu’elles ne renseignent presque pas sur l’intensité réelle du travail.
Dix répétitions réalisées avec vingt répétitions encore possibles ne représentent pas le même stimulus que dix répétitions réalisées à proximité de l’échec.
Le problème n’est donc peut-être pas notre choix d’exercice.
C’est parfois notre manière de le doser.
Deuxième indice : après un LCA, préparons-nous réellement le patient au retour au sport ?
Cette question devient encore plus intéressante après reconstruction du ligament croisé antérieur.
En 2021, Nichols et collaborateurs analysent onze études portant sur les intensités de renforcement utilisées dans ces programmes.
Le constat est interpellant.
De nombreux protocoles progressent vers des modalités compatibles avec l’endurance musculaire ou l’hypertrophie.
Mais beaucoup moins fréquemment vers les intensités nécessaires au développement de la force maximale et de la puissance.
Pourtant, que demandons-nous au patient lorsqu’il retourne sur le terrain ?
De sprinter.
De sauter.
De freiner brutalement.
De changer de direction.
D’absorber et de produire rapidement des forces importantes.
Mais si notre rééducation n’expose jamais progressivement le patient à ces contraintes, comment espérer restaurer complètement ces capacités ?
Bien évidemment, il ne s’agit pas de charger lourd précocement ou sans tenir compte des critères de progression.
L’étude ne démontre pas non plus que le sous-dosage entraîne directement un échec du retour au sport.
Elle souligne cependant une incohérence potentielle entre les qualités physiques recherchées et les stimuli réellement proposés.
Et cette réflexion dépasse largement la rééducation du LCA.
Troisième indice : et si le volume comptait davantage que le choix de l’exercice ?
Quadriceps ou hanche ?
Chaîne ouverte ou chaîne fermée ?
Exercice analytique ou fonctionnel ?
Nous consacrons beaucoup d’énergie à comparer les exercices.
Mais comparons-nous réellement des programmes recevant la même dose de travail ?
En 2025, Almeida et collaborateurs publient une revue systématique avec méta-analyses regroupant 37 essais randomisés et 1 853 patients présentant une douleur fémoro-patellaire.
Lorsque les volumes d’entraînement sont comparables, les différentes interventions ne présentent pas de différence claire.
En revanche, lorsque les volumes diffèrent, les programmes comportant davantage de renforcement obtiennent de meilleurs résultats sur certaines mesures de douleur et de handicap.
Il faut rester prudent : la certitude des preuves est très faible et aucune différence claire n’est retrouvée concernant la force musculaire.
Mais cette étude soulève une question intéressante.
Lorsqu’un exercice semble supérieur à un autre, est-ce réellement l’exercice qui fait la différence ?
Ou simplement la quantité de travail réalisée ?
Un programme ne devient pas nécessairement meilleur parce qu’il utilise une méthode particulière.
Il peut simplement délivrer un stimulus différent.
Quatrième indice : notre prudence face à la douleur nous conduit-elle parfois à sous-doser ?
Chez un patient douloureux, nous avons souvent tendance à rechercher des exercices totalement indolores.
Cette prudence peut être justifiée.
Mais doit-elle devenir une règle systématique ?
En 2025, Tran et collaborateurs publient une méta-analyse regroupant 16 essais randomisés et 1 026 patients souffrant de douleurs musculosquelettiques chroniques.
Les auteurs comparent des exercices autorisant une certaine douleur à des exercices devant rester indolores.
Résultat ?
Aucune différence significative n’est retrouvée sur la douleur ou le handicap entre les deux approches.
La certitude des preuves reste cependant faible à très faible, avec un risque de biais élevé dans les études incluses.
Il serait donc incorrect d’en conclure qu’il faut provoquer la douleur.
Mais il serait tout aussi excessif de considérer que toute douleur pendant un exercice impose son interruption.
Cette réflexion rejoint les travaux de Silbernagel et collaborateurs sur les tendinopathies d’Achille.
Leur étude de 2007 montrait qu’une poursuite encadrée des activités sollicitant le tendon, à l’aide d’un modèle de surveillance de la douleur, ne produisait pas de moins bons résultats qu’une interruption temporaire de ces activités.
Le Pain Monitoring Model repose notamment sur l’évolution des symptômes pendant l’effort, après l’effort et le lendemain.
La douleur peut donc parfois devenir une variable de régulation de la charge plutôt qu’un simple signal d’arrêt.
Cela ne signifie pas qu’une douleur à 5/10 est acceptable pour tous les patients ou toutes les pathologies.
Cela signifie que la réponse douloureuse doit être interprétée dans son contexte.
Cinquième indice : attention, plus lourd ne signifie pas toujours mieux
À ce stade, nous pourrions être tentés de conclure qu’il faut simplement augmenter les charges et le volume.
Mais ce serait tomber dans l’excès inverse.
Une méta-analyse dose-réponse publiée en 2026 par Núñez-Cortés et collaborateurs apporte une nuance importante.
Les auteurs analysent 20 essais randomisés et 791 patients présentant une gonarthrose.
Leurs résultats suggèrent que les doses pertinentes varient selon l’objectif recherché.
Les intensités très faibles à modérées sont associées à des réductions importantes de la douleur.
Les intensités modérées semblent particulièrement intéressantes pour la fonction.
Concernant la force, les intensités modérées à vigoureuses produisent des gains relativement similaires dans les études analysées.
Ces résultats reposent toutefois sur des preuves de certitude faible à très faible.
Ils ne permettent pas d’établir une prescription universelle.
Mais ils rappellent une chose essentielle.
La dose qui améliore la douleur n’est pas nécessairement celle qui maximise la force.
Et augmenter continuellement la charge ne garantit pas une meilleure adaptation.
Sixième indice : nous mesurons les répétitions, mais mesurons-nous réellement l’effort ?
Revenons à notre patient qui réalise trois séries de dix squats.
Nous connaissons le nombre de répétitions.
Mais savons-nous combien il aurait pu en réaliser de plus ?
Savons-nous si la charge progresse ?
Si la vitesse d’exécution correspond à l’objectif ?
Si le programme devient progressivement plus exigeant ?
Quelques outils simples permettent pourtant de mieux caractériser le stimulus.
Le RIR (Repetitions In Reserve) estime le nombre de répétitions encore possibles avant l’échec.
Un patient réalisant dix répétitions avec un RIR de 2 ne fournit pas le même effort relatif qu’un patient réalisant dix répétitions avec un RIR de 15.
Le RPE (Rate of Perceived Exertion) permet d’apprécier la difficulté ressentie.
La surveillance des symptômes permet d’ajuster la charge selon la tolérance.
Et surtout, la réévaluation des performances permet de savoir si le programme produit réellement l’adaptation recherchée.
Car une charge pertinente aujourd’hui peut devenir insuffisante dans quelques semaines.
Un programme qui ne progresse jamais risque de ne plus constituer un stimulus suffisant.
Et si nous changions simplement notre manière de prescrire ?
Finalement, la question n’est peut-être pas de savoir si nous devons faire travailler tous nos patients plus lourd.
La littérature ne permet pas d’affirmer que les kinésithérapeutes sous-dosent systématiquement leurs exercices.
Mais elle met en évidence plusieurs points qui méritent notre attention.
Nous décrivons parfois davantage les exercices que leur intensité.
Nous comptons les répétitions sans toujours quantifier l’effort relatif.
Nous cherchons à développer certaines qualités physiques sans nécessairement exposer le patient aux contraintes correspondantes.
Et nous oublions parfois que le stimulus doit évoluer avec les capacités du patient.
Alors, avant de prescrire notre prochain « 3 × 10 », peut-être devrions-nous nous poser une question supplémentaire.
Quelle adaptation physiologique est-ce que je cherche réellement à provoquer ?
Car un squat n’est pas intrinsèquement un exercice de force.
Une extension de genou n’est pas intrinsèquement un exercice d’hypertrophie.
Et dix répétitions ne constituent pas, à elles seules, une prescription.
C’est la combinaison de la charge, du volume, de l’effort relatif, de la vitesse, de la fréquence et de la progression qui détermine le stimulus.
L’exercice est un outil. La dose en détermine une grande partie de l’effet.
À retenir
La prescription d’un exercice ne garantit pas l’adaptation recherchée.
Le traditionnel « 3 × 10 » ne renseigne ni sur l’intensité réelle du travail, ni sur la proximité de l’échec, ni sur la progression.
Pour développer une qualité physique, le patient doit progressivement être exposé à un stimulus adapté à cette qualité.
La douleur ne constitue pas systématiquement une contre-indication à l’exercice, mais sa surveillance reste essentielle.
À l’inverse, davantage de charge ou de volume ne signifie pas automatiquement davantage de bénéfices.
La bonne dose n’est pas nécessairement la plus élevée. C’est celle qui répond à l’objectif, aux capacités et à la tolérance du patient, puis évolue avec ses progrès.
OBJECTIF → DOSE → RÉPONSE → RÉÉVALUATION
Références scientifiques
- Gunhamn et al. (2025) — Knee extensor training in patients with patellofemoral pain: a systematic review and synthesis.
- Nichols et al. (2021) — Is resistance training intensity adequately prescribed to meet the demands of returning to sport following anterior cruciate ligament repair?
- Almeida et al. (2025) — Effect of Equalized and Nonequalized Resistance Training Volumes on Pain and Disability in Patients With Patellofemoral Pain.
- Tran et al. (2025) — Effectiveness of Painful Versus Nonpainful Exercise on Pain Intensity, Disability, and Other Patient-Reported Outcomes in Adults With Chronic Musculoskeletal Pain.
- Silbernagel et al. (2007) — Continued Sports Activity, Using a Pain-Monitoring Model, During Rehabilitation in Patients With Achilles Tendinopathy.
- Núñez-Cortés et al. (2026) — Tailoring Resistance Exercise for Knee Osteoarthritis: An Intervention Systematic Review With Dose-Response Meta-analysis of the Effects of Intensity and Volume.