Long fibulaire : bien plus qu’un simple éverseur de cheville
Cheville instable, contrôle du premier rayon, propulsion, stabilité du pied… Le long fibulaire est souvent résumé à une seule fonction : l’éversion. Pourtant, son anatomie et son rôle…
Cheville instable, contrôle du premier rayon, propulsion, stabilité du pied… Le long fibulaire est souvent résumé à une seule fonction : l’éversion. Pourtant, son anatomie et son rôle fonctionnel en font un muscle particulièrement intéressant en rééducation.
Lorsqu’un patient présente une instabilité chronique de cheville, notre attention se porte assez naturellement sur les ligaments latéraux, la proprioception, l’équilibre ou encore la force des muscles fibulaires.
Mais tous les fibulaires ne jouent pas exactement le même rôle.
Et parmi eux, le long fibulaire possède une particularité anatomique qui change considérablement la manière dont on peut l’envisager en rééducation.
Son tendon ne s’arrête pas sur le bord latéral du pied.
Il passe derrière la malléole latérale, poursuit son trajet sous le pied, prend appui autour du cuboïde et rejoint finalement la base du premier métatarsien et le cunéiforme médial.
Autrement dit :
un muscle situé sur le versant latéral de la jambe vient contrôler une partie de la colonne médiale du pied.
Et c’est précisément ce qui le rend intéressant.
Une anatomie qui explique déjà une grande partie de sa fonction
Le long fibulaire, anciennement appelé long péronier latéral, appartient à la loge latérale de la jambe.
Il prend principalement son origine sur la tête et la partie proximale de la fibula.
Son tendon descend ensuite en arrière de la malléole latérale avant de poursuivre son trajet vers la face plantaire du pied.
Il contourne alors le cuboïde, traverse obliquement la plante du pied et termine son trajet au niveau de la base du premier métatarsien et du cunéiforme médial. INSB
Ce trajet permet immédiatement de comprendre plusieurs choses.
En chaîne ouverte, le long fibulaire participe principalement :
- à l’éversion du pied ;
- à la flexion plantaire ;
- au contrôle du premier rayon.
Il participe également au maintien de l’arche transverse du pied. INSB
Mais réduire son rôle à cette liste d’actions serait passer à côté de l’essentiel.
Car dès que le pied rencontre le sol, sa fonction devient beaucoup plus intéressante.
Le premier rayon : là où le long fibulaire devient particulièrement intéressant
L’insertion du long fibulaire sur la base du premier métatarsien lui donne une capacité à participer à la flexion plantaire du premier rayon.
Ce phénomène a notamment été étudié sur modèle cadavérique : l’augmentation de la tension du long fibulaire entraîne des modifications tridimensionnelles de la colonne médiale et participe à sa stabilisation. Les auteurs décrivent notamment un effet de verrouillage de cette région lors de l’augmentation de la tension musculaire. PubMed
Pourquoi cela nous intéresse-t-il en pratique ?
Parce que le premier métatarsien doit pouvoir maintenir un contact efficace avec le sol.
Lorsque l’on parle du classique tripode du pied, on retrouve généralement trois zones d’appui principales :
le calcanéum, la tête du premier métatarsien et la tête du cinquième métatarsien.
Le long fibulaire participe ainsi au contrôle de la partie médiale de ce système.
Ce n’est donc pas uniquement un muscle qui « emmène le pied vers l’extérieur ».
Il contribue à organiser la façon dont le pied accepte la charge puis prépare la propulsion.
Lors de la marche, le long fibulaire devient notamment actif pendant la phase d’appui et contribue au contrôle du premier rayon avant la propulsion. PubMed Central (PMC)
C’est une différence essentielle entre apprendre une action musculaire sur un tableau…
et comprendre ce que fait réellement ce muscle lorsque le pied est au sol.
Et le cuboïde dans tout ça ?
Le trajet plantaire du tendon est également intéressant.
Le cuboïde constitue une zone de réflexion mécanique pour le tendon du long fibulaire. Il agit en quelque sorte comme une poulie, modifiant l’orientation de sa traction avant que le tendon ne traverse le pied vers le premier rayon. PubMed Central (PMC)
Cette relation explique pourquoi le long fibulaire peut être intégré au raisonnement clinique autour :
du cuboïde, du premier rayon, de l’arche latérale et de la transition entre arrière-pied et avant-pied.
Il faut cependant rester prudent.
En thérapie manuelle, nous utilisons parfois des descriptions telles que « cuboïde en rotation interne » ou « cuboïde en rotation externe ».
Ces représentations peuvent être utiles pour construire une hypothèse mécanique et guider un test-retest.
Elles ne signifient pas pour autant que nous sommes capables d’identifier avec certitude, par la seule palpation, une position tridimensionnelle pathologique précise du cuboïde.
Le raisonnement le plus intéressant reste donc :
tester → intervenir → réévaluer → puis redonner au patient la capacité active de contrôler la fonction recherchée.
Pourquoi s’y intéresser dans l’instabilité chronique de cheville ?
C’est probablement ici que le long fibulaire prend toute son importance.
L’entorse latérale survient classiquement lors d’un mécanisme associant notamment inversion et souvent flexion plantaire.
Les fibulaires représentent alors une partie du système musculaire capable de s’opposer à cette inversion.
Mais chez les patients présentant une instabilité chronique de cheville, le problème ne semble pas être uniquement une question de force maximale.
Une revue systématique de 63 études électromyographiques retrouvait notamment des anomalies d’activation des muscles fibulaires chez les patients présentant une instabilité chronique de cheville, avec dans certaines situations une activation retardée du long fibulaire lors de perturbations ou de tâches fonctionnelles exigeantes. PubMed
Une méta-analyse publiée en 2025 apporte une précision intéressante : les personnes présentant une instabilité chronique de cheville montraient notamment une moins bonne précision dans la perception de la force des éverseurs ainsi qu’une augmentation de la latence du long fibulaire lors de certaines perturbations imprévues à la réception. Les auteurs insistent toutefois sur le faible nombre d’études disponibles pour certaines analyses. PubMed
Une méta-analyse plus récente portant sur les tâches de réception unipodale retrouve également une diminution de l’activation du long fibulaire après le contact au sol chez les patients présentant une instabilité chronique de cheville. PubMed
Cela change un peu notre manière de réfléchir.
Le problème n’est potentiellement pas seulement :
« Est-ce que mon patient est capable de produire une éversion forte ? »
Mais également :
« Est-il capable de recruter ce système au bon moment, dans la bonne tâche et sous contrainte ? »
Tester le long fibulaire : ne pas regarder uniquement la force
Un test clinique peut commencer simplement.
On peut rechercher une contraction orientée vers l’éversion associée à une composante de flexion plantaire, puis appliquer progressivement une résistance.
L’intérêt est de comparer :
la force, la qualité du recrutement, le contrôle de la position et les éventuelles compensations proximales.
On peut également modifier la longueur musculaire et répéter le test dans différentes positions.
Dans notre pratique, nous aimons notamment comparer un travail en position raccourcie et un travail à plus grande longueur.
Mais il faut être précis sur ce que représente ce test.
Il ne s’agit pas d’un test diagnostique capable, à lui seul, d’identifier la cause d’une instabilité de cheville.
Il s’agit plutôt d’un outil de raisonnement clinique, que l’on croise avec :
l’histoire de l’entorse, la mobilité, les capacités d’équilibre, les tâches fonctionnelles, la qualité des appuis, les sauts, les changements de direction et les exigences sportives du patient.
La question n’est finalement pas seulement :
« Mon long fibulaire est-il fort ? »
mais :
« Mon patient sait-il utiliser son long fibulaire quand il en a réellement besoin ? »
De la chaîne ouverte vers la chaîne fermée
C’est probablement le point le plus important de la rééducation.
Un travail analytique à l’élastique peut être un excellent point de départ.
Le patient réalise alors progressivement une éversion associée à une composante de flexion plantaire, en recherchant également le maintien du premier rayon.
Cela permet d’apprendre le mouvement et de retrouver une production de force relativement isolée.
Mais ce n’est que le début.
Car une cheville ne se fait généralement pas une entorse avec le pied suspendu dans le vide.
Elle doit fonctionner :
debout, en appui monopodal, à la réception d’un saut, pendant une accélération, lors d’un changement de direction ou lorsqu’une perturbation imprévue survient.
Il devient donc logique de faire évoluer progressivement l’exercice vers des tâches en charge.
Et la littérature va plutôt dans cette direction.
Une étude électromyographique comparant différentes façons de solliciter le long fibulaire retrouvait davantage d’activité lorsque les exercices reproduisaient plus fidèlement sa fonction biomécanique que lors d’un simple exercice analytique unidirectionnel en décharge. PubMed
Des travaux plus récents comparant exercices traditionnels et exercices fonctionnels vont également dans le sens d’une sollicitation importante des muscles de la cheville au cours de tâches intégrées. PubMed
Une progression possible en quatre étapes
On peut alors imaginer une progression simple.
Première étape : retrouver le mouvement.
Élastique, faible charge, contrôle de l’éversion et de la composante de flexion plantaire, sans compensation de hanche.
Le patient apprend à produire.
Deuxième étape : remettre le pied au sol.
Passage en charge, travail debout puis unipodal.
Cette étape ajoute immédiatement une nouvelle contrainte : le muscle n’est plus uniquement moteur, il participe au contrôle de l’appui.
Troisième étape : contraindre le premier rayon.
On peut utiliser une perturbation externe ou modifier légèrement les conditions d’appui afin de demander au patient de conserver le contact de la tête du premier métatarsien.
L’objectif n’est pas de créer artificiellement une « position parfaite » du pied.
Il est de développer la capacité à maintenir un premier rayon fonctionnel malgré une contrainte qui cherche à le décharger.
Quatrième étape : réintégrer.
Squat.
Fente.
Appui unipodal.
Heel raise.
Saut.
Réception.
Déplacement latéral.
Puis tâches spécifiques au sport.
L’exercice devient progressivement moins « long fibulaire » et de plus en plus mouvement humain.
Et c’est précisément ce que l’on recherche.
Tous les exercices instables ne sont pas équivalents
Une autre erreur serait de penser :
« cheville instable = BOSU ».
La réalité est plus intéressante.
Une étude publiée en 2026 a montré que différents exercices couramment utilisés pour « renforcer les fibulaires » ne produisent pas exactement les mêmes stratégies d’activation au sein du long fibulaire. Autrement dit, deux exercices que l’on classe dans la même catégorie peuvent provoquer des réponses neuromusculaires différentes. PubMed
De même, modifier la position du pied lors d’un exercice peut changer la sollicitation musculaire.
Lors d’un heel raise, par exemple, une étude électromyographique retrouvait une activité plus importante du long fibulaire lorsque le pied était orienté à environ 30° d’abduction par rapport à certaines autres positions testées. PubMed
La question n’est donc pas :
« Quel est le meilleur exercice du long fibulaire ? »
Mais plutôt :
« Quelle contrainte dois-je proposer pour obtenir l’adaptation dont ce patient a besoin ? »
Thérapie manuelle puis exercice : ne pas choisir entre les deux
Il existe parfois une opposition artificielle entre techniques passives et exercice.
Pourtant, elles ne répondent pas nécessairement au même objectif.
Chez certains patients, une douleur, une limitation de mobilité, une appréhension ou une réponse musculaire excessive peuvent limiter temporairement la capacité à produire correctement le mouvement recherché.
Une technique manuelle, un travail sur les tissus ou une autre stratégie symptomatique peut alors éventuellement créer une fenêtre permettant au patient de mieux bouger.
Mais cette fenêtre doit ensuite être utilisée.
Mobilité retrouvée → activation → intégration → exposition fonctionnelle.
C’est probablement plus intéressant que d’opposer systématiquement « thérapie manuelle » et « exercice ».
La finalité n’est pas de corriger éternellement le pied du patient.
Elle est de lui redonner la capacité de le contrôler lui-même.
Et les chaînes musculaires ?
Dans certains modèles de chaînes myofasciales, notamment celui décrit par Myers, les fibulaires sont intégrés à la ligne latérale, avec des connexions proposées avec la chaîne spirale.
Ce type de représentation peut être intéressant pédagogiquement pour replacer le pied dans une organisation plus globale du membre inférieur et du tronc.
Il doit néanmoins rester ce qu’il est :
un modèle conceptuel.
Il peut aider à construire une hypothèse ou à observer une chaîne de compensations, mais il ne remplace ni l’anatomie fonctionnelle, ni le bilan segmentaire, ni les données issues de la littérature.
Le long fibulaire : un muscle local… avec une fonction très globale
C’est probablement ce qu’il faut retenir.
Le long fibulaire est anatomiquement situé sur la face latérale de la jambe.
Mais son tendon traverse littéralement le pied pour rejoindre le premier rayon.
Cette disposition lui permet de participer simultanément :
au contrôle de l’inversion, à l’éversion, à la flexion plantaire, à la stabilité du premier rayon, à l’organisation de l’arche transverse et au contrôle du pied pendant l’appui et la propulsion. INSB
Chez le patient présentant une instabilité chronique de cheville, son fonctionnement peut également être perturbé sur le plan sensorimoteur et temporel, ce qui justifie de ne pas limiter sa rééducation à quelques répétitions d’éversion à l’élastique. PubMed
Et c’est là que le raisonnement clinique devient intéressant.
Identifier.
Tester.
Restaurer une capacité.
Puis remettre cette capacité dans le mouvement pour lequel elle est nécessaire.
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À retenir
Le long fibulaire est un éverseur et un fléchisseur plantaire, mais sa fonction ne s’arrête pas là. Son insertion sur le premier métatarsien et le cunéiforme médial lui permet de participer activement au contrôle du premier rayon et de l’arche transverse.
Son tendon utilise la région du cuboïde comme zone de réflexion mécanique avant de traverser la plante du pied.
Dans l’instabilité chronique de cheville, la littérature décrit des modifications sensorimotrices des fibulaires, notamment des anomalies de timing et d’activation du long fibulaire lors de certaines tâches exigeantes.
Un travail analytique peut être utile pour commencer, mais la progression doit rapidement évoluer vers la charge, l’appui monopodal, les perturbations et les tâches fonctionnelles.
Enfin, une technique manuelle n’a réellement de sens que si l’amélioration obtenue est ensuite exploitée par le mouvement.
La finalité n’est pas d’obtenir un pied que le thérapeute sait corriger.
C’est d’obtenir un pied que le patient sait contrôler.